Saudade
Je ne suis pas un vétéran des catastrophes et la vérité c’est qu’on ne s’y fait jamais. Je vais fêter cette année mes 10 ans dans l’aérien, j’ai par exemple vécu avec mes collègues et mes proches (et tout comme vous j’imagine) le crash qui a signé la mise hors service de Concorde, les évènements du 11 Septembre qui ont changé l’image de notre métier à jamais, des accident graves qui ont aidé à comprendre un peu qu’être hôtesse ou steward c’est assurer la sécurité du passager avant tout, les crises telles que celle du SRAS ou celle financière qui secoue l’économie mondiale et nous pousse à continuer et préparer des jours meilleurs… je sais que j’en oublie, et concède en passant que moi-même j’ai parfois peur en avion.
Je suis très triste ce soir, et incrédule également. Je relis et pense à tous ces messages que m’ont envoyés mes amis, la famille, tous ces soutiens. Je pense aussi aux familles et aux amis de ces passagers qui ne pourront pas commencer à faire leur deuil tant qu’ils ne verront pas une épave ou -à défaut- une preuve tangible (à leurs yeux) les empêcher de se raccrocher à un espoir, fût-il infime. Je pense à tous ces messages d’amitié spontanés sur Facebook, ces emails qui nous rappelle que l’on est ensemble, ces petits SMS des gens qu’on aime et qui vous soutienne gratuitement, ces mails d’amis distant qui vous rappelle qu’ils sont là, et bien vivant. Et puis ceux qui ne vous envoie rien car vous savez qu’ils sont là, sur la même longueur d’onde et qu’ils savant très bien ce que vous ressentez. Tout un entourage auquel on ne dit pas très souvent combien on l’aime (et moi je reviens d’une semaine d’amour à l’état pur en plus, mais je suis un grand veinard, j’en ai conscience).
Je pense aussi à mes collègues, et ces embrassades solidaires et spontanées aujourd’hui, cette manière pudique de confirmer par un sourire à la cantine que l’on va se serrer une fois encore les coudes et surmonter ce nouvel écueil, avec une étincelle brillante et compassée loin dans le fond des yeux. Malgré cette tristesse et la désolation d’une tragédie que personne ne mérite on vit parfois au travail les plus grandes, les plus uniques et les plus belles expériences humaines; et j’ai le privilège d’un savoir empirique à ce sujet. Car je sais aussi que ce soir je ne suis pas le seul à avoir la tête remplie de cette “saudade” telle qu’on la rencontre à Rio les jours de pluie d’été. Je la connais, je l’ai vécue (15 jours de pluie!). C’est une période où on se relâche comme une jument à bout de souffle en rentrant chez soi, après toutes ces heures passées à transformer son choc et son incompréhension en énergie afin de montrer au monde la résilience et la force de la marque que l’on représente. C’est quand on se demande “pourquoi?” et qu’on ne peut rien faire d’autre que d’être navré pour soi-même et le pauvre monde, c’est quand on essaie de dormir et qu’on y parvient plutôt mal malgré la fatigue d’une journée accablante d’émotions en roller-coaster.
Mais j’aimerais bien que ça s’arrête ces cataclysmes violents, injustifiés, inutiles. Je voudrais bien arriver à m’abaisser à prier, aussi, parfois, je l’avoue. On doit pouvoir y trouver une paix formidable, certainement. Cependant au vu du gâchis de la nuit dernière au milieu de l’Atlantique je n’arrive pas à m’y résoudre, cela m’apparait comme dire merci bien de nous pourrir la vie…
9 Comments to Saudade
je t’envoie plein de bisous.
Sinon, prier ce n’est pas s’abaisser, c’est accepter de ne pas tout comprendre et de ne pas tout maîtriser. Nous construisons les avions, nous avons la liberté d’y monter ou pas. Nous sommes libres de nos choix et la mort fait partie de la vie. C’est injuste, affreux pour les proches, pour ce bébé qui n’aura pas vraiment eu le temps de vivre mais si la vie n’avait pas cette fragilité, aurait-elle autant de prix ?
Merci ma chérie, moi aussi je t’embrasse.
Je suis sensible à ton commentaire et tu sais bien que l’idée de la dernière phrase de mon billet n’est pas de cracher dans la soupe. C’est juste que je n’y arrive pas vraiment.
Ton commentaire et aussi fort vrai, il y a tous les jours des personnes qui meurent de causes tout aussi injustes (je ne pense pas qu’il y ait une mort plus juste ou chic qu’une autre) ou dans des accidents de la vie quotidienne. C’est la même tristesse dans tous les cas pour les proches.
Ce billet c’était un peu pour sortir tous ces trucs de mon esprit alors que je n’arrivais pas à dormir, ce qui a été très libérateur. Ça va beaucoup mieux aujourd’hui et je ne remercierai jamais assez une fois de plus tout mon petit monde pour sa gentillesse, you know who you all are… et en me relisant bien on peut voir qu’il y a aussi quelquechose de positif comme ces aventures humaines très profondes que confèrent ces accidents propres à notre corps de métier.
2 Jun ’09
Mon Fab, tu n’as pas à te justifier sur ce billet d’une grande justesse et d’une extrème sensibilité.
Tu le dis comme tu le ressents. L’important c’est de pauser ce lourd fardeau. Anne à Raison, nous sommes peu de chose et ce sont ces évènements qui nous le rappellent. Comparé à la route ce n’est pas grand chose et on en parle moins. Le plus difficile dans tout cela c’est de trouver sa juste place pour aider, soutenir, accompagner ceux qui restent. J’ai comme souvenir de mes études que le plus dur à l’hosto c’était la détresse des familles.
Tout ça nous montre, s’il était besoin de le faire, qu’il est important de prendre du bon temps et de dire à ceux qu’on aime qu’on les aime.
La tribu est là et on t’aime bien plus que ça.
Take care my friend.
Merci Love-Kiné! Et des gros bisous xxx…
100 % d’accord avec ce que tu écris si bien. Et merci de l’écrire, pour éviter de banaliser, le pire serait qu’on s’habitue.
Oui, on oublie aussi trop souvent de dire, et montrer, qu’on aime. Voilà aussi à quoi pourraient servir ces catastrophes, injustes et inutiles, pourraient-elles rappeler que la vie et le bonheur sont fragiles ?
Lots of hugs.
Et hop chouchou, comme Annie Claude, ce qui me désole vraiment c’est qu’on passe trop souvent sa vie à ne pas dire qu’on aime les autres et de s’apercevoir au moment ultime qu’on avait plein de trucs à partager mais que c’est trop tard.
Les catastrophes aériennes ont un truc de bien spécifique qui fait que le monde entier frémit pour ces tragédies, c’est que nul part ailleurs que dans un avion on remet sa vie dans les mains sinon de l’équipage du moins au destin. Dans l’air quand on tombe, on tombe, l’homme ne sait pas voler, il sait marcher, nager, courir, grimper mais pas voler.
Ouaips ! Ben moi aussi, je pense bien à toi, et à vous tous qui faites ce métier, fantasmagorique et pourtant ingrat. J’imagine le choc parmi les collègues quand quelque chose comme ça frappe, qui plus est une compagnie comme Air-France, et un Airbus récent… Allez ! courage, mon grand, dis toi que ces catastrophes restent l’exception, et que pas-de-chance a parfois le mauvais goût de frapper là où on ne l’attend pas. Le risque zéro n’existe pas…
Je vous embrasse, vous êtes adorable les enfants…
ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii on t aime
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slurp et un chocolat marco Un !
2 Jun ’09