La Déesse Aux Yeux de Poisson

Tuesday, March 17th, 2009 | Culturisation

On raconte que dans le sud de l’Inde, il y a longtemps, très longtemps de cela un pauvre roi du nom de Malayadhwaja se désespérait de ne pas avoir d’enfants. Sa cité, Manavur, était prospère et heureuse, et s’étendait finalement à une région de ce fait princière connue aujourd’hui sous le nom de Madurai. Il l’avait héritée de son propre père le roi Kulashekara qui avait lui-même érigé la cité en découvrant que la forêt attenante était habitée par un Shivalinga -un magicien-sorcier émissaire de Shiva- et y avait par respect et désir de plaire à son dieu bâti un temple ainsi dédié à Shiva son maître.

Malgré une dévotion sincère et une loyauté proche de celle de l’amour qu’il portait à son épouse envers son peuple, le pauvre roi ne pouvait plus penser à rien d’autre que de donner un héritier à son royaume. Sans succès. Il priait autant que faire se peut dans le temple que son propre père avait fait construire. Un beau jour, à la fin de la mousson, Shiva dans sa grande bonté décida enfin de répondre et accéder à son vœux et lui offrit le miracle d’une Ayonija, ou “enfant créée en dehors de la matrice”. Elle était une enfant de trois ans, incarnation sur la terre de Parvati, la douce épouse de Shiva lui-même qui consentait à ce pieu roi l’entrée dans le cénacle des dieux. Sa beauté, bien qu’encore pré-pubère, se devine déjà dans ses manière fines et enjôleuses et ses yeux bleus tels que ceux du plus beau poisson1 que l’on aurait pu pêcher en ce temps-là.

Toutefois le bon roi Malayadhwaja, réjoui d’avoir enfin un enfant mais bien qu’un peu déçu de se faire imposer une héritière au lieu d’un garçon qu’il pourrait élever en guerrier-défenseur lève les yeux vers Shiva en se rendant compte que Meenakshi -car c’est elle- est nantie de trois seins. Curieux de savoir la motivation de Shiva à donner au roi une enfant issue des dieux eux-même et de surcroît déformée au lieu d’un prince, ce dernier le rassure en lui expliquant que le troisième sein de Meenakshi disparaitra le jour où elle tombera amoureuse…

Le temps passe et Meenakshi grandit. Sa beauté et ses origines sont connues dans tout le royaume et bien au-delà. Sa finesse et son intelligence en font également un parti fort convoité. À la mort du roi Malayadhwaja, c’est elle qui choisi d’administrer le royaume à la place de son père adoptif adoré. Et qui le fait avec un grand talent et une intelligence de grand stratège, soucieuse de son peuple et des grands problèmes de son temps. À plus forte raison qu’elle est la seule femme, qui plus est une semi-divinité, à posséder et régir de son espèce. Meenakshi est aussi une aventurère brave et courageuse. Elle conduit une expédition un jour dans l’Himalaya2 et tombe né à né avec Shiva: son troisième sein disparait instantanément.

img_2341La boucle est bouclée, Shiva l’amant de tellement de femmes reprend celle qui lui a manqué et une myriade de dieux sont invités aux noces. Cependant ces derniers refusent de goûter la nourriture servie à la fête si Shiva n’exécute pas la Chidambaram devant Meenakshi, la “danse cosmique”, envoûtante et aux vertus magiques à laquelle il est un des plus beaux et virils maîtres3… Shiva s’exécute, et le feu de son ballet, nourri par l’amour, le désir et la passion qu’il éprouve pour Meenakshi  forcent toutes les énergies de la vie et de la terre à s’agglomérer en une seule force… tant et si bien qu’à la fin du Chidambaram Meenakshi est transporté aux firmaments dans le Shivalingam pour devenir l’incarnation ultime de la Vie et la Beauté.  Les invités, tous témoins de ce miracle vont ensuite festoyer pendant plusieurs jours, pour se réjouir de ce qu’ils ont vu et rendre hommage à la création. On raconte même que le fleuve qui traverse aujourd’hui Madurai a été créé par Shiva durant le mariage: un nain invité au banquet ne pouvait étancher sa soif après l’absorption de 600kg de riz…

Meenakshi demeure en Inde la seule déesse à avoir son propre temple et tous les soirs les prêtre du Sri Meenakshi de Madurai (Inde, province de Tamil Nadu) réunissent Shiva et sa belle pour une nuit de passion, ce qui fait l’objet d’une cérémonie à laquelle nous prenons -à moins que nous nous le donnions- le rang d’invité intime. Les prêtres poussent également la perfection jusqu’à ôter le bijou qui orne le nez de son épouse afin qu’il ne soit pas blessé durant tant d’ardeur. Ils seront séparés au petit matin par les mêmes prêtres afin que nous pauvres mortels puissions aller demander à Meenakshi sa protection pour un enfant malade ou simplement pour un enfant ou encore plus d’enfants. Peut-être parfois aussi pour que la fidélité bénisse notre foyer car c’est aussi à cela que Meenakshi s’emploie avec son époux.
Une fois par an un festival permet à Shiva et Meenakshi de renouveler leur vœux et d’éprouver leur amour4, mais leur passion est aussi forte qu’au premier jour. Meenakshi est jalouse, possessive et la seule amante à pouvoir satisfaire ce dieu qui a de si grands besoins. Une tentatrice est désignée mais elle n’arrivera jamais à délier le lacet de passion qui unit Shiva et Meenakshi. Jamais. Cela la vexe tellement que la dite tentatrice doit tuer un taureau afin de passer sa colère.

Un jour de 2009, au XXIè Siècle, un certain Fabrice Michel, juste en pantalon et pied-nu s’est retrouvé dans le Shivalingam en question aux dimensions colossales et à quatre Gopuras5, à Madurai, entouré de statues à l’érotisme torride et aux seins hypertrophiés (et je me suis perdu, pas dans les seins, mais dans le temple sans Parker… j’ai eu -un peu- peur mais c’était bien!), dans la senteur âcre de kilos d’encens brûlés simultanément et des décibels assourdissantes de trompettes à découvrir et aimer Meenakshi et à partager (je ne dirai pas communier) une atmosphère proche d’une transe collective6 avec tous ces indiens et indiennes d’origines diverses (et les touristes comme moi). C’est la seule fois où cela m’est arrivé de toute ma vie: j’aurais voulu prendre leurs mains et les embrasser tous en riant, et pourtant je vous jure que certains étaient vraiment sales….

  1. Dans la mythologie indienne il n’y a pas plus beaux yeux que les yeux miroitant et aux reflets multicolores que ceux des poissons. Concernant Meenakshi c’est le compliment ultime lorsqu’on se réfère à sa beauté et son nom signifie “yeux de poisson” littéralement.
  2. L’Himalaya n’est pas un hasard. Après que Brahma eut créé la terre, Shiva entre en scène avec Vishnu commes les deux entités qui équilibrent la terre, complémentaires et simultanément antagonistes. Et l’Himalaya est en quelque sorte la “résidence officielle” de Shiva. Et les Brahmins sont une ethnie éminemment respectée en Inde, quelle que soit leur rang social (on ne parle officiellement plus de castes)
  3. Les statues le représentant ont souvent plusieurs bras voire plusieurs têtes, ce n’est pas une démultiplications mais une animation doublée d’une interprétation: Les 6 bras sont l’animation de Shiva dansant, et s’il a parfois deux têtes, c’est parce qu’il est intelligent comme deux personnes!
  4. Le meilleur ouvrage facile à lire et réellement fascinant sur le sujet est l’excellent “L’âge de Khali” de William Darlymple qui existe en français et que je me félicite d’avoir pris avec moi en Inde. Il y a même un excellent chapitre sur la Réunion!
  5. Un temple hindouiste n’est pas complet sans son ou ses Gopuras, tour embellie de personnages, représentations, scènes aux de couleur chatoyantes à la limite du bling bling qui fait mal aux yeux
  6. Pour mes lecteurs qui sont allé en Inde et ceux qui y aspirent je dirais que le sous-continent doit être le dernier bastion où tout baigne dans la religion. Pas la religion dans le sens dogmatique que l’on entend aujourd’hui mais plutôt telle que les croyances étaient relayées durant l’Antiquité. Et l’Hindouisme n’a pratiquement pas bougé depuis des millénaires dans ses traditions, à part peut-être les plus barbares tel que le Sati ou les sacrifices humains. Même l’époque coloniale n’a jamais réussi à transformer l’Inde en une entité britannique, l’Inde rend indien tout ce qu’elle absorbe…

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9 Comments to La Déesse Aux Yeux de Poisson

MarcelD
17 Mar ’09

Wow comment tu racontes bien! Ca donne envie d’y aller.
Et quand tu as enfin retrouvé Parker, transi d’amour, ta troisième gonade est tombée alors?

Fabrice Michel
17 Mar ’09

Tu y es presque: elle s’est envolée!
(j’ai le sens de la nuance ;) )

MarcelD
17 Mar ’09

MDR!
Je suis allé voir Slumdog Millionaire, trop bien.
Où l’on s’aperçoit (pour ceux qui ne savaient pas) que l’Inde a gardé le meilleur comme le pire de ses traditions depuis des siècles et des siècles, notamment le système des castes!

Fab
19 Mar ’09

Le système des castes est officiellement aboli mais c’est contourné avec beaucoup de subtilité.

Remarque bien je suis la victime d’un mariage forcé avec Parker et je me plie à la tradition sans rechigner comme ces petites idiotes qui rêvent au Prince Charmant (Santa Fabricia de la perpétuelle moiteur est de retour on dirait!)… mais c’était pour m’élever dans une caste plus haute et plus rigolote :)

Oh!91
21 Mar ’09

“Un jour de 2009, au XXIè Siècle, un certain Fabrice Michel, juste en pantalon et pied-nu s’est retrouvé (…) entouré de statues à l’érotisme torride et aux seins hypertrophiés”… forcément, la culture, c’est toujours plus dur à commenter !… Et vive la mythologie !

Fab
21 Mar ’09

Oh! je sais bien, je pensais me mettre à offrir des billets gratuits sur la Fabrice Air Ltd pour aller voir cette merveille afin de booster les commentaires! ;)
(ce qu’il ne fait pas faire pour corrompre son lectorat!)

Oh!91
22 Mar ’09

En ce qui me concerne, c’est fait, tu m’as corrompu : je t’ai tagué ! et hop !

Fab
22 Mar ’09

Oh! Je m’y colle demain après le taf…

Miss Rock'n Rose
23 Mar ’09

il est très intéressant cet article, du coup c’est plus difficile de commenter, sans dire d’âneries, j’entends…
c’est où qu’on retire les billets? :)

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